Critical Texts:

Blue Lewoz

A solo exhibition by Raphaël Barontini

by Eva Barois De Caevel

Blue Lewoz est une nouvelle étape dans la spectaculaire trame de rencontres que créé l’artiste de- puis plusieurs années, ainsi que la poursuite d’une réflexion incarnée sur la créolisation pensée par Édouard Glissant : ce qui s’exerce dans le ventre de la plantation – l’univers le plus inique, le plus sinistre qui soit, cette chose qui se fait quand même, [qui] laisse l’« être » battre d’une seule aile. Parce que l’« être » est déstabilisé par la diminution qu’il porte en soi et qu’il affecte lui-même de considérer comme telle, diminution qui est par exemple celle de sa valeur proprement africaine.

C’est à un bal secret des esclaves que nous convie l’artiste, au sein des grands salons de la gale- rie. Un bal bleu, en souvenir de la nuit dans laquelle vient se lover la fête toujours menacée, matérielle- ment teinté d’indigo, ce mélange de plantes cultivées dans les empires coloniaux à partir du XVIIe siècle. Une couleur matrice bleue foncée incroyablement puissante, qui ici contamine l’exposition, déroulant une histoire guadeloupéenne, martiniquaise, européenne, et finalement planétaire. Un bleu-matière évo- cateur, dans toutes ses déclinaisons, du turquoise à l’outremer. Bleu des murs de la case-foyer, bleu de l’océan : traversée, tombeau, déesse et ventre.

Ancrée dans une relecture débridée d’évènements de l’histoire noire, l’exposition, qui débute par une série de portraits de cour réexaminés, habités par des figures créoles, doit aussi son titre à un langage musical d’origine africaine né au cours des treize siècles de déportation d’esclaves noir.es d’Afrique. Le gwoka, genre musical guadeloupéen, apparaît au début du XVIIe siècle, chez les esclaves et en contexte rural, comme une perpétuation de la musique africaine mais en intégrant différents rythmes liés aux conditions de travail dans les plantations de cannes à sucre. Des regroupements au son de cette musique à l’occasion des danses de fin de semaine deviennent les soirées léwoz, le léwoz étant l’un des rythmes du gwoka. Au sein de l’exposition, une installation évoque le cercle de terre battue où évoluent les danseur.se.s. tandis qu’une pièce sonore de Mike Ladd, avec qui l’artiste collabore depuis de longues années, fait entendre le tambour ka, l’un des instruments principaux du gwoka, ici dans une rencontre inouïe avec les sonorités de la musique cérémonielle vaudou haïtienne et de la musique de cour du XVIIIe siècle.

Au cœur du travail : l’histoire textile. Dans la partie haussmannienne de la galerie, des éléments de décoration intérieure aussi bien que des vêtements deviennent des œuvres à part entière. La scène est à lire comme une fiction, une épopée au cours de laquelle des esclaves se seraient approprié.es la culture de l’indigo. Ont également été produites pour Blue Lewoz des tapisseries réalisées à Aubusson ainsi qu’une toile de Jouy picturale, où le motif, sur-imprimé sur une teinture indigo réalisée selon des tech- niques ouest-africaines, prend de nouvelles dimensions. Sur l’étoffe de coton dite indienne — un tissu initialement importé des comptoirs des Indes, puis strictement interdit à l’importation à partir du XVIIe siècle alors que la production devient marseillaise — se déploie une vaste stratification iconographique mixant les contours d’une « danse d’esclaves » attribuée à Augustin Brunias (un peintre italien du XVIIIe siècle mort à la Dominique après avoir passé trente ans aux Antilles), d’un masque Fang, de gravures de navires ou encore d’un motif hybride pour lequel l’artiste a mêlé un poing levé, une feuille de palme déployée et une chaîne brisée, tous trois évocateurs de la résistance des esclaves.

Il faut entrer dans la danse de Blue Lewoz, accepter de se retrouver au milieu du cercle, prêter l’oreille aux chantè (les chanteurs) et aux répondè (les chœurs), mais en se souvenant des paroles de Jean-Claude Nelson, chanteur du groupe Soley Nwé quand le gwoka a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2014 : Le gwoka est une expression identitaire qui ne peut être en même temps celle de l’esclave et celle du maître.

Text commissioned for the solo exhibtion "Blue Lewoz"  by Mariane Ibrahim Gallery (2022)

Courtesy of the Author and the Gallery.