Critical Texts:

FIGURES DE VACILLEMENT, (French)

written by Amos FERGOMBÉ.

Lieu d'une fermentation de l’Histoire, les œuvres instaurées par Raphaël Barontini livrent un enchevêtrement des corps et des ombres tout en fécondant une drue présence des tragédies humaines. Le surgissement des figures s'opère au travers d'un subtil miroitement des productions iconiques anciennes et des techniques plus contemporaines.

L’artiste propose un dialogue entre les peintures d'histoire et les traditions populaires, fait des bannières et des drapeaux, les nouveaux supports d'un enchâssement iconographique. Devenu licier (1) moderne, Raphaël Barontini crée des tapisseries futuristes, tissages technologiques dont les fils et les pigments impriment de nouvelles "fêtes galantes", théâtralité d'un monde ouvert, créolisé.

Les corps à corps qu'il échafaude inaugurent une nouvelle Odyssey accomplie à rebours comme pour mieux empoigner et afficher des langages du monde, un cheminement ouvert sur les enjeux de notre monde. Dans cette opération du retour vers Ithaque, le dessein fait naître des images de la mémoire détournées et retournées, un vévé (2)  dont le dessin ne peut s'altérer.

La toile, envisagée comme un nouveau creuset propice à l'hybridation des formes et des genres, invite à une floraison des corps et ouvre sur un débordement de la vie et des pigments. L'acrylique se mêle à la sérigraphie, Fragonard s'incarne en dogon.

Délestée de ses phantasmes, les images égrènent un substrat de vie, de nouvelles mythologies qui laissent entrevoir l'épaisseur du monde. Pris dans un tourbillon alchimique, les portraits de Cour européenne, Louis XIV, Marie Antoinette, convoqués par Raphaël Barontini, se dressent comme surgissant de ces rivages d'outre-tombe, dépouillés alors de leur apparat, avant étrangement d'être happés et sublimés dans des rets (3) de figures africaines.

Tel Ulysse, l'artiste, mu en un Arlequin moderne, a conçu une barque poétique qui charrie des colosses aux noms énigmatiques, wacha wacha, Black Apollon, Space Odyssey, Kamala, la briseuse de coeur, Sun Râ, etc., mirages d'un carnaval nocturne, une cérémonie communautaire où les êtres se griment en bêtes, s'effacent sous des masques, exaltent une humanité toujours aux aguets face au dard de la mort.

Pour inscrire sa création dans un dialogue de "l'un à l'univers", Raphaël Barontini essaime un vibrant vacillement des figures, propose une nouvelle mètis (4). Cette poïétique (5) sensible n'est pas sans rappeler l'œuvre d'Édouard Glissant.

Amos Fergombé, 2017.

Amos FERGOMBÉ est Professeur des universités en arts du spectacle à l'Université d'Artois (Arras). Membre du laboratoire Textes et Cultures EA 4028, il dirige l'équipe de recherche Praxis et esthétique des arts. Ses recherches portent notamment sur les enjeux de la mémoire et ceux du corps, de la figure et de la représentation dans les créations scéniques et artistiques contemporaines notamment celles des artistes Tadeusz Kantor et Alain Platel.

1-licier : Tapissier.

2-vévé : Un vévé est un symbole que les prêtres vaudous dessinent autour d’un lieu de passage des esprits.

3-rets : Nom d'un grand filet servant à la chasse et à la pêche. Par analogie, rets signifie réseaux.

4-mètis : Le mot mètis renvoie à une forme particulière d’intelligence faite à la fois de stratagèmes et de mensonges. Pour les Grecs, le héros humain de la mètis était Ulysse, l’homme de toutes les ruses.

5-poïétique : Discipline inventée par Paul Valéry comme une étude du "faire", la poïétique a pour objet selon René Passeron d'examiner les conduites et le processus de création artistique.