Critical Texts:

Une peinture O.V.N.I.

 

La peinture de Raphael Barontini ne ressemble à rien de bien connu ; et en même temps, à tout ce qu’on connaît. C’est une peinture complètement pleine — pleine à en exploser — de références, et pourtant on dirait qu’elle vient juste d’atterrir, qu’elle nous vient d’une autre planète. C’est une peinture, un peu, alien.

 

Cette peinture qui est grouillante, fertile, qui retentit d’images et de sons du Tout-Monde, qui pourrait nous venir de partout (d’un lieu qu’on ne connaît pas encore, parce qu’on n’a pu y voyager, parce qu’il n’existe pas encore), cette peinture, elle est réjouissante.

 

Il faut vous dire de quoi cette peinture est faite : d’images du passé et du présent, toutes, images tirées de l’Internet, images arrachées, tranquillement, au moteur de recherche. Mais pas que : dans les couches, entre les couches, des objets aussi, construits, trouvés par l’artiste, un panier en osier tressé, la dentelle.

Ensuite, Raphael passe du temps sur Photoshop, avec tout ça (jusqu’à ce qu’on s’y perde), puis, sur le support qu’il a choisi, il accumule (jusqu’à ce qu’on s’y perde encore) encre, peinture, sérigraphie, pochoir.

 

La peinture de Raphael est pour la dé-hiérarchisation. Les images qu’elle nous prodigue nous viennent du monde entier, de tous les temps, et toutes sont puissantes : il y a l’Afrique, l’Europe, Goya, le vaudou, James Baldwin, l’Orfeu Negro, tous nos rois de France (on ne sait plus bien), Versailles, Sun Ra, Toussaint Louverture, Napoléon, nos princesses, nos Vénus (noires ou pas) ; mais surtout tous les carnavals, ceux du Brésil, de la Bretagne, d’Haïti. Tous les carnavals. Parce que Raphael est pour tous les carnavals. Surtout, il est pour le carnaval.

 

Raphael est pour le carnaval parce que le carnaval est du commun, du cosmique commun, de l’autonomie dans l’agencement, du réagencement, partout, toujours, pour quelques jours. D’ailleurs Raphael aimerait que sa peinture soit carnavalesque, qu’elle sorte dans la rue, qu’on la porte, qu’on en éprouve le poids, qu’on soit fièr-e-s de la dresser, qu’on danse avec. Et c’est ce que je souhaite à sa peinture. (C’est pour cela, aussi, que Raphael fait des bannières, fait des pancartes, fait des drapeaux ; que ça fait un moment qu’il a fait éclater le châssis, quitte à y revenir pour le transformer de l’intérieur.)

 

Raphael fait une belle peinture et une peinture politique. On disait alien, on le répète ; parce qu’elle fait de la place à l’Autre, pour de vrai. On répète aussi que c’est une peinture vraiment carnavalesque, parce qu’elle reste indéfectiblement joyeuse alors même que tout ce qu’elle contient — ou beaucoup de choses — sont si sombres. C’est une peinture qui produit sa poétique, qui nous explique (Glissant encore) ce que peut-être la sensation du Tout-Monde : « La mondialité, si elle se vérifie dans les oppressions et les exploitations des faibles par les puissants, se devine aussi et se vit par les poétiques, loin de toute généralisation ».

 

Eva Barois De Caevel.

Texte écrit à l'occasion du 60ème Salon de Montrouge (2015)